| Novembre 2009 | ||||||||||
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Le vent chassa les nuages, dévoilant une pleine Lune étincelante.
La nuit était calme. Sur les puissants remparts de La Tour, rien ne bougeait, hormis les quelques gardes qui patrouillaient en silence, torche à la main, se saluant de la main lorsqu'ils se croisaient.
Pourtant, la tension était à son comble.
Chaque maison et chaque cour était encombrée de vivres, d'animaux, de réfugiés fuyant l'avance ennemie, trouvant à grand'peine de la place. Chaque baraquement, chaque tour était bondé d'hommes en armes. Les uns déjà terrassés par le sommeil, les autres incapables de le trouver, anxieux... et ceux qui parvenaient à dormir avaient le sommeil agité...
Car tous savaient qu'une puissante horde s'avançait dans la nuit.
Sur la première enceinte, deux hommes marchaient, la clarté de la Lune projetant leur ombre sur la pierre. L'un était tout de noir vêtu. Ils parlaient à voix basse...
« Nous avons reçu moins d'aide que nous ne l'escomptions, Capitaine.
-C'est à dire?
-Seulement une cinquantaine d'hommes parmi les réfugiés ont accepté de prendre les armes, les autres ont refusé de quitter leurs familles. Il y a en outre une vingtaine d'hommes issus des gardes de quelques villages voisins qui sont venus nous prêter main-forte. De bons soldats, certes, mais ils sont bien trop peu...
-Peu importe, les vivres dureront plus longtemps si nous avons moins de bouches à nourrir.
-Et les réfugiés?
-Nous les nourrirons aussi bien sûr... vous en doutiez?
-Mais ils ne prendront aucune part au combat! Ce sont des bouches inutiles! Nous aurons dû les renvoyer!
-Et où seraient-ils allés? A la Cité de l'eau? Les gardes du Lac ont une peur bleue des réfugiés. Pour eux ce ne sont que pillards et vauriens. Ils les auraient laissé pourrir aux portes des ports, même si toute l'armée de Rocombre était derrière eux, plutôt que de les laisser poser un pied sur les Pontons de la Cité. Et vous vous trompez, ils pourront nous être fort utiles même s'ils ne combattent pas, nous ne pouvons pas nous passer de bras armés pour éteindre des incendies ou renflouer les carquois, eux pourront fort bien s'en charger. Ce serait la moindre des choses. Mais baste, combien de temps pouvons nous tenir?
-Ma foi nous avons bien des vivres pour tout le monde pour deux mois, le puit est comble, et nous avons malgré tout assez d'hommes pour garnir les remparts... mais je doute fort que nous puissions longtemps tenir la première enceinte. L'ennemi est fort, et nous avons trop peu d'hommes pour bien la garder...
-Alors nous la perdrons, répliqua tranquillement Bestin, mais la seconde ne tombera pas. »
Son compagnon afficha une moue sceptique, mais son supérieur l'ignora.
Le son du tocsin troubla soudain la sérénité de la forteresse. La Lune s'était voilée, la plongeant dans les ténèbres...
Du haut du Donjon, on pouvait voir au loin une marée de lueurs de torches affluer. Ce ne fut d'abord qu'une ligne indistincte sur l'horizon, puis elle s'étala peu à peu dans la pleine, laissant deviner malgré l'obscurité le nombre qui s'avançait dans la nuit.
La Place forte grouillait maintenant d'activité, l'air s'emplit de cris; d'hommes, de soldats, d'animaux effrayé; de pleurs d'enfants, de cliquetis de métal, d'ordres brefs. Les remparts et les tours se comblèrent d'hommes en armes, les feux de nombreux foyers et torches tentèrent de percer les ténèbres.
Au loin, la plaine qui s'étendait aux pieds de la fière forteresse était maintenant couverte des lueurs de l'armée de Rocombre en marche. Ce fut une rumeur indistincte qui parvint la première aux murs, un son angoissant de métal entrechoqué, de voix rauques, de hurlements inhumains... sur les remparts, les hommes murmuraient terrifiés que des démons habités par les esprits destructeurs venaient les anéantir...
La rumeur alla en s'amplifiant, et devint bientôt vacarme. La forteresse était silencieuse à présent. Elle attendait, droite et silencieuse, mais tous ses membres tendus, comme un chasseur qui attend la charge d'un fauve.
Le vacarme se calma quand l'armée de Rocombre fit halte, d'un seul bloc, presque à portée des engins de jet de La Tour, assez près pour que de bons yeux puissent distinguer les flammes danser sur le métal des armes grossières.
Il passa un instant avant que le tonnerre ne se déchaîne de nouveau, sous la forme d'un chant de guerre barbare, braillé plus que chanté par toutes les gorges répugnantes de l'armée des immondes créatures, dans une langue inconnue; gutturale et violente. Il devint de plus en plus fort, de plus en plus violent, jusqu'à ce que sur les remparts, certains hommes soient si pris de terreur qu'ils tombèrent sur leurs genoux en lâchant leurs armes et en gémissant, se bouchant les oreilles comme si elles les brûlaient, tandis que les plus courageux et les plus aguerris sentaient un doute s'immiscer dans leurs coeurs...
Au terme d'une dernière note, les créatures poussèrent de concert un effroyable hurlement, et se ruèrent enfin en avant en scandant ce qui semblait être un nom...
« Boutez leur le feu!! »
Dès que l'ordre commença à courir sur les remparts, le feu de La Tour se déchaîna. De chaque mur, de chaque tour, de chaque bastion jaillirent des volées de flèches enflammées; cependant que les engins de jet installés sur les murs de la deuxième enceinte vomirent un déluge de traits et de roches.
La grêle mortelle s'abattit dans les rangs ennemis. Plusieurs créatures prirent feu, devenant des torches vivantes, offrant aux assiégés le spectacle de véritables feux follets sur la terre ferme. D'énormes pierres broyaient des corps, et parfois continuaient après le premier choc leur course mortelle en fauchant d'autres vies et laissant un sillon de corps désarticulés derrière eux.
Cependant, quand ils furent arrivés assez près des murs pour que leur odeur répugnante agresse les narines des défenseurs, leur élan se trouva brisé. Nombre d'entre eux sentirent le sol se dérober sous leurs pieds, et ils furent précipités dans des fosses hérissées de pieux aux pointes durcies au feu, qu'avaient creusées les hommes de la forteresse depuis peu en prévision de l'attaque. Ceux qui venaient après eux, emportés par leur élan, les suivirent jusque dans ces étranges tombes. La nuit résonna de leurs cris de souffrance. Ceux qui parvenaient à éviter les pièges devaient faire de tels détours et étaient si ralentis que malgré l'obscurité ils étaient flèchés sans difficultés par les archers. Comme la vague qui monte à l'assaut de la plage, la marée ennemie, après sa ruée première, ralentit, hésita, se brisa...
Puis reflua.
Des cris de joie jaillissaient à présent des murs en même temps que les projectiles... les créatures reculaient, gênant d'abord ceux qui arrivaient derrière eux qui commencèrent par les injurier dans leur langue barbare, mais quand ils eurent vu assez des leurs tombèrent devant leurs yeux, le corps percé d'une flèche ou écrasés par un rocher, ils reculèrent également.
La horde ennemie reculait bientôt en désordre.
Sur les remparts de La Tour, le Capitaine Bestin circulait dans les rangs en faisant taire les cris de joies sur son passage, sa voix dénuée d'émotion égrenant la même sinistre prophétie...
« Ils vont revenir... »
La Lune réapparut, comme si elle ne s'était voilée que pour s'épargner la vue de ce carnage...