«Quelle est la situation? »
Bestin le Noir était Capitaine de La Tour depuis près de vingt ans. C’était un homme des plaines typique : grand, élancé, avec une abondante crinière de cheveux blonds, et des yeux d’un noir pénétrant.
Il avait gagné à la pointe de l’épée une telle renommée qu’il était connu et craint d’un bout à l’autre du Royaume, et bien au-delà de ses frontières.
Le peu d’hommes qui avaient survécu a sa lame le décrivaient comme un véritable démon, allant tout vêtu de noir sans autre protection qu’un vieux bouclier de bois et ses bottes de cuir, taillant la chair de sa grande épée avec la précision et la froideur d’un boucher. Personne n’était jamais parvenu à le blesser, ni même à trouver une faille dans son escrime. Personne ne l’avait jamais vu pleurer, rire ou même froncer le sourcil… Il glaçait le sang de ses propres hommes, auxquels la crainte inspirait une loyauté inébranlable. On chuchotait qu’il avait à lui seul occis plus de mille hommes, et qu’il était immortel, ce qui semblait se confirmer par le fait que malgré toutes les années qui avaient passé sur son front, il gardait toujours le même visage et jamais la vigueur de son bras ne s’était démentie.
Le jeune soldat sentit un frisson lui glacer l’échine.
« Nos éclaireurs confirment les dires de la patrouille revenue il y a peu. Il y a bel et bien une troupe dans les terres franches… » Il hésita, mais son supérieur lui fit signe de continuer. « d’après le rapport, il s’agirait d’une horde forte de plusieurs dizaines de milliers de créatures…
-C’est-à-dire? Demanda froidement Bestin.
L’homme d’armes avala sa salive…
- Nos hommes ne se sont point approchés suffisamment pour en être sûr, mais ils sont à peu près certains d’avoir vu des orques et des trolls des montagnes, et croient avoir distingué des bannières gobelines… et d’autres inconnues dont-ils n’ont point le souvenir…
- Où sont-ils?
- Nos éclaireurs les ont aperçu non loin des ruines de Castellaltier… à présent ils devraient être à deux jours de marche de nos murs
-C ela suffira. » répondit le Capitaine avant de le congédier.
Le soldat ne se fit pas prier.
Puis il donna quelques prompts ordres aux hommes qui se tenaient à ses côtés. Seuls ceux qui le connaissaient de longues dates remarquèrent que ses doigts s’étaient resserrés sur la poignée de son épée, à en faire blanchir les jointures, et que ses yeux avaient une expression différente.
Bestin le Noir anticipait avec plaisir le combat à venir…
***************************
« Aurions nous reçu l’aide d’un allié inattendu? » Karl regardait avec incrédulité le charnier qui s’étendait autour de la vieille tour en ruine. Ou qu’aille le regard, ce n’était que corps lacérés, broyés, suppliciés, déchiquetés des pitoyables créatures.
« C’est pas le moment de te parler de ça, le louveteau. grommela l’Ours. On t’expliquera en temps utile »
Un rien agacé, Karl s’éloigna et alla examiner les gnolls morts. C’est alors qu’il prit conscience que quelque chose clochait. Nombre d’entre eux portaient des blessures de griffes… très semblables, en fait, à celles qui tourmentaient à présent l’Ours.
La vue de deux gnolls lui apporta la réponse. Ils étaient fermement enlacés, ruisselants de sang, chacun ayant profondément planté ses griffes dans le corps de l’autre.
« ils se sont entretués?? Karl n’en croyait pas ses yeux. Ces créatures sont parmi les plus soudées qui soient! C’est inconcevable qu’elles se soient mises à s’entretuer alors qu’elles s’en prenaient à un intrus sur leur territoire!! il se tourna vers l’Ours. Qu’Est-ce que cela veut dire?!
- Je croyais t’avoir dit qu’on t ‘expliquerait plus tard. Alors n’insiste pas pour tout savoir maintenant, je peux encore changer d’avis. Maintenant, allez tous dormir et qu’on ne me parle plus de cette histoire!
- Je ne dormirais pas tant que vous ne m’aurez pas dit ce qui se trame ici! Dites moi ce qui est arrivé aux gnolls sans quoi pas un de vous ne pourra fermer l’œil! »
Pour appuyer ses dires, il heurta bruyamment son épée contre son bouclier. et recommença. Coups après coups, sur un rythme de plus en plus rapide…
Enfin, lassé, l’ours marcha vers lui en boitant et lui lança son énorme poing dans les côtes. Karl s’écroula à terre en suffoquant.
« Je pourrai aussi bien t’assommer pour que tu nous fiche la paix mais j’ai une bien meilleure idée. Serpent! »
La jeune femme aux cheveux noirs s’avança, intriguée.
« Emmène le louveteau dans un coin tranquille et explique-lui ce qui te concerne! »
Elle en resta interdite. Elle le regarda droit dans les yeux, comme si elle le suppliait, mais ne reçut qu’un «Foutre! vas-y donc!» tonitruant.
Elle s’approcha de Karl qui se relevait à grand‘peine, le prit par la main et l’emmena au dehors.
Ils marchèrent jusqu’au couvert de la forêt, sans toutefois perdre la tour de vue. Karl ne savait pas à quoi s’en tenir… il gardait sa main crispée sur la poignée de son épée, prêt à toute éventualité.
Du moins le croyait-il.
Mais rien de ce qu’il craignait n’arriva.
Au contraire, la jeune femme se retourna soudainement vers lui et l’embrassa à pleine bouche.
Stupéfait, il recula en trébuchant jusqu’à heurter brutalement le tronc d’un arbre, totalement à sa merci.
Lorsqu’elle cessa enfin son baiser, elle s’approcha de son oreille, et lui murmura, très doucement…
« C’est moi qui ai tué le Roi Bergald »
Laissant Karl complètement hébété par ce double choc, elle se recula promptement, et s’assit tranquillement en tailleur à quelques pas de lui.
Elle lui avait subtilisé son épée.
C’est à ce moment que Karl s’aperçut qu’elle l’avait enchaîné à l’arbre. Deux cercles de fer liés entre eux entamaient ses poignets, lui interdisant tout déplacement.
La surprise de ces instants passée, il se mit à se débattre comme un forcené, puis à injurier la jeune femme et hurler les pires jurons qu’il connaissait… celle-ci, indifférente à ce flot de colère, le regardait avec une expression étrange, à la fois moqueuse et suppliante.
Il finit par se calmer.
Baissant la tête, il lui demanda simplement, d’une voix brisée :
« Pourquoi? »
Elle prit son temps avant de répondre.
« Parce que je devais le faire. Elle laissa passer un moment de silence, puis reprit d’un air curieusement absent; comme si tout ceci ne la concernait pas vraiment. Le Roi n’était plus vraiment ce qu’il avais été. Toi, qui était le Capitaine de sa garde personnelle, n‘avais tu rien remarqué d‘étrange, d‘inhabituel dans son comportement?
Karl ne voyait pas où elle voulait en venir et n’avait d’ailleurs guère envie d’y réfléchir. Il fit pourtant l’effort d’essayer de se rappeler ses dernières journées au Castel.
« Chaque nuit, il faisait des cauchemars… il hurlait… c’était horrible à entendre, on eût dit qu’il était face à toute la terreur du monde acharnée sur sa seule personne…. au départ, nous nous précipitions tous dans sa chambre, craignant un attentat à sa vie, mais chaque fois nous le trouvions assis sur le bords de son lit, trempé de sueur, parfois la tête entre les mains, à nous dire « ce n’est rien, rien qu’un mauvais rêves… » Avec le temps nous avons fini par ne plus y prêter attention et à attendre qu’il cesse de hurler et se rendormir…
- Je parle de quelque chose d’un peu plus intriguant que ses mauvais rêves, répondit la jeune femme; même s’ils font aussi partie de ce que je veux te faire comprendre. N’avais-t-il pas pris de décisions… curieuses ses derniers temps? »
Karl hésita avant de répliquer « Je n’ai point à juger les décisions de mon Roi. Je ne puis que lui donner conseil quand il me vient une idée qui puisse enrichir sa réflexion sur son sujet d’intérêt
- Épargne moi ce discours de couard! Tu as ton propre esprit non? Tu es capable d’avoir ton opinion sur les actes ou les idées des autres? Alors fais un effort! Je vais même t’aider tiens… Penses donc à La Tour et à Castelbrume… Il y a un lien entre les deux… »
Karl releva la tête.
- Le Roi voulait donner son congé à la garnison de La Tour! Et remplacer la Garde de CastelBrume par des miliciens issus de la population!
Elle sourit.
- Voilà ce que je voulais dire. Une telle décision aurait considérablement appauvri les défense des deux meilleurs places fortes du Royaume, non?
- Il me semble…
- Non, tu en es certain. Tes pensées sont moins soumises à ton Roi que tu ne voudrais me le faire croire, Karl! Tu savais que cette décision était une pure folie, surtout que sans La Tour nous perdons le principal rempart contre les invasions par l’Ouest, qu’elles viennent des montagnards ou de Rocombre! Le Roi était encore jeune, plein de vie et de santé, et s’était distingué pendant tout son règne pour sa sagesse en totue chose, qu’il s’agisse de la guerre ou de la paix. Jamais il n’aurait pris à la légère une décision aussi inconsciente!
- Qu’es tu en train de dire?
- Que l’esprit du Roi a été corrompu.
Karl en resta bouche bée.
- Corrompu? Comment? Enfin… par quoi et par qui??
- Rocombre, certainement. Comment, je n’en sais fichtre rien, mais même en supposant que cela avait une cause naturelle, cela faisait du Roi la pire arme dont l’ennemi dispose contre nous. Si nous l’avions laissé agir, il aurait tellement affaibli le Royaume que nous aurions été défaits en quelques semaines par la première attaque. Elle marqua une pause, puis repris : C’est pour cela que j’ai dû le tuer, parce qu’il ne représentait plus l’autorité et la force du Royaume, mais une menace mortelle… »
Karl n’en croyait pas ses oreilles. Quoi qu’en dise la meurtrière qui se tenait devant lui, il n’aurait jamais au castel envisagé cela sous cet angle, lié qu‘il était par son serment d‘obéissance. Et à présent, force lui était d’avouer que ce raisonnement était l’évidence même…
« Serpent… »
L’interpellée fronça les sourcils.
« puisque l’Ours n’est pas avec nous, j’aimerais autant que tu m’appelle Sara. Est-ce que je me suis souciée de t’appeler le Loup, moi??
- Sara, peux tu me détacher à présent? Tu as eu parfaitement raison d’agir ainsi… je m’en rend compte à présent. Le Roi, vivant, aurait détruit le Royaume sans s’en rendre compte… tu peux me détacher… je ne tenterais rien contre toi, ni contre les autres… »
Elle se leva, et un instant plus tard, les cercles de fer revenait à leur place, à sa ceinture, tandis que Karl remettait son épée au fourreau
Il se massa les poignets, profondément marqués de rouge, pendant un moment, et dit :
« Puisque nous en sommes aux explications, pourrais tu me dire ce que nous faisons tous ensemble? »
Sara répondit simplement : « Nous allons définitivement briser la puissance de Rocombre »
Elle posa un doigt sur la bouche de Karl pour l’empêcher de parler encore. « j’en ai déjà plus dit que j’en avais le droit. L’Ours est un homme de parole, il t’expliquera tout quand il jugera le moment opportun, mais tu dois être patient. »
Commentaires